“Fragment, réparer la mémoire” Récits de femme : l’art et l’histoire, étude des enjeux théoriques et pratiques de l’institution du sensible dans la construction de mémoires alternatives. La mémoire comme pratique artistique.
Le projet «Fragments, réparer la mémoire» s’inscrit dans l’environnement dans lequel j’ai grandi et prolonge ma pratique de recherche artistique textile développée en Master à l’ARBA-ESA ancrée sur le territoire de Saint-Jean-de-Luz–Ciboure (FR).
Attirée par la dimension esthétique et historique des filets de pêche abandonnés sur le port, j’ai découvert dans ces filets des fragments d’histoire du port. À travers une approche éco-féministe mêlant enquête/ collecte, mémoire et création, je cherche à rendre visible le travail et les récits des ramendeuses, longtemps invisibilisées dans l’histoire du port.
Contexte - L’impact du tourisme balnéaire depuis le dernier siècle a fortement influencé le secteur. Le déclin de la sardine, victime de la surpêche, a provoqué un tournant dans l’histoire du port de Saint-Jean-de-Luz - Ciboure, voyant ainsi les communautés de pêcheurs indépendants diminuer. Comme conséquence première : la disparition de plusieurs métiers, dont celui de ramendeuse.
Entre narration, archive et textile, mon travail met en dialogue les délicats fragments des filets, le geste des ramendeuses et l’histoire du port. Le textile envisagé comme terrain d’exploration plastique, outil de transmission, de mise en mémoire et d’archive sensible est central à cette recherche. Ce projet cherche à créer des ponts entre les pratiques codifiées de l’archive, de la conservation des héritages et des pratiques artistiques pour proposer une nouvelle méthodologie de recherche, d’enquête et de collecte intégrant ainsi les notions d’oralité, de tactile et de sensible qui émergent des récits rencontrés dans ces communautés marginalisées de femmes ramendeuses. Ces notions émergent dans ma recherche artistique notamment dans les liens établis entre texte(écrit ou parlé) et textile, reflétant ainsi la simultanéité entre les récits oraux et le geste des femmes. Ainsi pratique et théorie se lient dans une forme d’expression contemporaine où l'écrit interagit avec le sensible.
“Fragment, réparer la mémoire”, repose sur une enquête de terrain ayant pour rôle d’établir un contexte ressource pour le travail de création. Le début de la recherche développée en master a pris la forme d’un dictionnaire des réparations, d’une vidéo, d’une édition historique et d’une édition sensible retraçant le récit de la dernière ramendeuse. Historiquement et étymologiquement, le textile raconte, il est objet de transmission mais aussi d'occupation et d'oppression des femmes.
“Fragment, réparer la mémoire”, sera exposé en mars 2026 au CIAP (Centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine) – Les Récollets de Ciboure, suite à l’invitation d’Amandine Guindet, sous le commissariat de Carlota de Torregrosa, commissaire d’exposition indépendante avec qui je collabore sur ce projet.
L’exposition implantée sur le territoire même de ma recherche se présentera alors, non pas comme finalité, mais comme vecteur et activateur de la recherche artistique au sein des communautés du territoire. L’enquête reposant sur une démarche d’entraide collective, l’enjeu de l’exposition est d’une part de donner de la visibilité à ces femmes et d’autre part de mettre en exergue les questionnements que cette absence des annales soulève pour le public et les locaux. Ma pratique du textile, outils de mise en forme des questionnements soulevés par la recherche devient ici objet d'archivage des problématiques de cette histoire. En effet, le but de cette exposition n’est pas seulement de produire une nouvelle archive mais de marquer son absence jusqu’alors et de proposer une lecture de ce phénomène d’invisibilisation.
La suite de cette recherche en art consistera à travailler grâce à l’analyse et à la critique des systèmes de mise en mémoire patrimoniaux à des fins de créer des processus d’archive et de transmission sensible expérimentaux où différentes pratiques et méthodologies artistiques s’entrecroisent. J’entends par là, un système de mise en mémoire qui prend en compte, qui ré-invente et complète par les récits, les gestes et les mémoire sensorielles de cette communauté de femme, l’histoire qui est déjà instituée. L’absence de la prise en compte de leur témoignage et la dispersion des traces de leur histoire, nous confronte à une mémoire fragmentée qui nécessite d’être réparer, retisser, réorganiser.
Ce projet de recherche me permettra d’établir des pratiques croisées visant à réparer ce matrimoine. Le textile, l’écriture, la fabulation critique, la vidéo expérimentale et la performance du geste sont autant de techniques qui nourriront ma recherche de réparation et de transmission de l’histoire (récits et mémoire), l'expérience (subjective et collective) et des gestes (mouvement et emprunte) des ramendeuses.
Ce projet s'inscrit certes dans un territoire précis mais il est exploité ici comme terrain de recherche qui donnera lieu à un travail et à une méthodologie re- contextualisable. En effet, le cas des femmes ouvrières de la pêche est un cas qui se calque à celui de multiples secteurs ouvriers et qui constituent la trame de fond de l’histoire des femmes en occident.
Cette recherche fait l’objet de plusieurs soutien (non financier) comme celui des communes de Saint-Jean-de-Luz - Ciboure pour la communication et la mise en lien avec les communautés locales ; l’association Itsas Begia à ciboure qui m’aide à retrouver les fragments, les images et les témoins de cette histoire ainsi qu’à la constitution de l’ archive spécialisée. Dans cette démarche d’enquête, je collabore avec le musée de Berméo, BiskayMuseo qui, dans une optique similaire à la mienne, lance une rétrospective sur l’histoire des femmes de la pêche.